Isabelle Boulay nous invite à la découverte de ses « grands espaces »
C’était un vrai bonheur de retrouver Isabelle Boulay hier sur la scène du théâtre du casino Barrière à Lille, quatre ans après le spectacle Ta route est ma route que j’avais vu au Kursaal de Dunkerque. L’artiste apparaît dans un tailleur pantalon noir très classique, qu’elle troquera en milieu de soirée pour une tenue plus décontractée.
Sur la scène, les quatre musiciens prennent place autour d’une estrade ronde dont le contour blanc permet des jeux de lumière. Isabelle Boulay exploite cet espace en s’y tenant debout à plusieurs reprises, ou encore en s’asseyant sur son rebord afin d’interpréter des chansons dans une atmosphère plus intimiste. Dans le fond de la scène, le rideau noir découvre au gré de certains titres un immense écran lumineux, qui tantôt crée des ombres chinoises, tantôt apporte une couleur particulière à certaines chansons, comme ce bleu ciel sur Les grands espaces et surtout le jaune et rouge repris du texte sublime de Fin octobre début novembre.
A l’image du dernier album sorti récemment, le concert s’articule autour à la fois des grandes chansons de variété de l’interprète et autour de reprises. Entre chaque partie, Isabelle raconte au public ce qu’il va entendre, avec cet accent si charmant de sa Gaspésie natale… et son inébranlable flegme. On commence en douceur par quatre ou cinq chansons tirées du nouvel album, dont la fabuleuse reprise de « Souffrir par toi n’est pas souffrir » d’Etienne Roda-Gil et Julien Clerc. Puis se succèdent trois séries de trois titres chacune, qui donnent tout d’abord à l’enfant de Sainte-Félicité le bonheur d’interpréter les « chansons d’ouvriers » de son enfance, puis des titres de country que lui faisait écouter sa tante Adrienne, et enfin des grands standards américains dont Can’t help falling in love with you d’Elvis Presley. Le spectacle se poursuit avec des titres tirés du propre répertoire de l’interprète, dont Voulez-vous l’amour, magnifique composition sur la complexité du sentiment amoureux offerte à Isabelle par son « frère de coeur », Benjamin Biolay, puis quelques succès qui ont marqué la carrière de l’artiste. Cette dernière séquence va crescendo, en commençant par une interprétation dépouillée mais très réussie de Parle-moi, sur trois guitares et une basse simplement. La chanteuse et ses quatre complices commencent la chanson assis tout autour de l’estrade, puis se lèvent pour regagner leurs places et enchaîner avec des titres plus rythmés.
Et c’est ainsi qu’ils nous amènent au terme de deux petites heures d’un réel bonheur. Avec à la fois l’élégance et la simplicité qui forgent sa personne, Isabelle Boulay sait donner à ses chansons et aux reprises qu’elle a choisies beaucoup d’ampleur, de couleur et de vie. Le public ne s’y trompe pas, qui rappellera l’artiste par deux fois. Pour le second rappel, c’est presqu’en s’excusant qu’Isabelle annonce qu’elle va prêter sa voix à Dis quand reviendras-tu de Barbara, l’Eternelle. Mais envahi par l’émotion qui se dégage de ce merveilleux hommage, on se dit que la grande dame brune elle-même aurait succombé à cet indéfinissable charme de celle qui, derrière le rideau, déjà et trop tôt s’efface.
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Sur le nouvel album et cette tournée qui débute, lire ces deux interviews accordées à La voix du Nord et Nord Eclair. Dates de la tournée sur le site d’Isabelle Boulay.
Zaz, La fée
Après Je veux puis Le long de la route, La fée est le 3e single extrait du premier album de Zaz sorti en mai 2010. Ecrit et composé par Raphael, ce titre est l’un de ceux qui m’ont immédiatement séduit dans l’album. Le clip, quant à lui, a une histoire singulière : c’est une video amateur postée sur Youtube et repérée par l’équipe de l’artiste. Le film en noir et blanc,qui met en scène les deux jeunes enfants de son auteur, reflète bien l’univers de la chanson.
Quand j’entends cette chanson, je trouve que la « fée » représente, de façon allégorique, tout ce qui, en nous-même, nous empêche d’oser, d’avancer dans nos vies, de décoller : la fée a des ailes, mais ses ailes sont « grillées » :
Moi aussi j’ai une fée chez moi
qui voudrait voler mais ne le peut pas…
L’accompagnement au piano, composé de trois accords répétés en boucle, souligne cette sensation de « sur place », de statu quo. Ce n’est qu’à la fin que le solo de cuivres permet à la chanson de s’extirper qelque peu de ce carcan mélodique, de même que dans le clip la petite fille finit par ôter ses ailes.
La chanson met aussi en évidence que tous ces blocages habitent véritablement notre for intérieur, à l’instar de la fée qui a élu domicile chez celui qui l’a recueillie :
depuis mes étagères elle regarde en l’air
la télévision en pensant
que dehors c’est la guerre
elle lit des périodiques divers
et reste à la maison
Le texte s’appuie par ailleurs sur une opposition forte entre l’extérieur et l’intérieur, le froid et le chaud, le péril et le cocon : Dehors « tout était recouvert de givre » ; dedans « ça sentait le café ». Dehors « c’est la guerre » et « la lune finissait ivre » ; dedans « je préfère l’embrasser ou la tenir entre mes doigts ».
On peut enfin s’interroger sur le choix de la fée, dans cette allégorie, pour représenter nos peurs, nos appréhensions, nos inhibitions. La figure de la fée est en effet communément associée au merveilleux, à la « bonne fée ». Mais la fée, étymologiquement du latin fatum, représente aussi la fatalité, ce contre quoi on ne peut rien :
elle doit bien savoir qu’elle ne peut pas,
ne pourra jamais plus voler
Une fort belle chanson, à laquelle le talent de Raphael n’est pas étranger, et que Zaz met pleinement en valeur à travers une interprétation sensible et retenue.
Serge Lama au théâtre Barrière à Lille, 22 janvier 2011
S’il fallait résumer ce concert en un mot, le premier que mes doigts composerait sur le clavier serait : magistral ! Tout est bien entendu maîtrisé jusque dans les moindres détails : les lumières, le son, les mises en scène, l’interprétation instrumentale et vocale, la gestuelle également, à laquelle j’ai prêté plus facilement attention en assistant au spectacle pour la 2e fois. Mais au-delà de la performance artistique, la maîtrise s’applique surtout à la personne de Serge Lama. Il incarne ses chansons et son spectacle. Il leur donne une vitalité qui sort véritablement de son coeur, de son corps, de ses tripes. Et la sueur qui ruisselle sur ses joues autant que les pas qu’il effectue avec précaution pour occuper l’espace sont la manifestation de sa détermination à ne rien lâcher à l’adversité ou à la facilité. Chapeau Maestro !
Le tour de chant a fait l’objet de quelques retouches depuis le début de la tournée. Par rapport aux premières dates comme Anzin à laquelle j’avais assisté, je trouve que Serge Lama a restreint les exquis mots qu’il goûte tant, ce qui donne au spectacle davantage de sobriété. Le concert s’ouvre actuellement avec Star, a capella, et non plus sur Femme Femme Femme. Serge Lama n’interprète plus Toute blanche en entier : il en fait un pot-pourri avec D’aventure en aventure. Cela répond certainement à l’attente du « grand » public, déçu de ne pas retrouver ce titre phare dans la première version du programme. Mais bien que du point de vue autobiographique cette association ait tout son sens, je regrette personnellement que Serge Lama, encerclé dans ce magnifique faisceau de rayons blancs, ne chante plus en entier ce titre si poignant à la mémoire de son premier amour. L’artiste enchaîne toujours avec Je t’aime à la folie, nous rappelant ainsi que malgré tout, « le spectacle continue ».
En revanche, la complicité avec Sergio Tomassi à l’accordéon et Philippe Hervouet aux guitares (que nous avons eu le plaisir de féliciter dans le hall après le spectacle) est toujours aussi forte et enjouée. Les deux instrumentistes habillent les chansons de Serge Lama avec bonheur et talent, et en retour le chanteur sait sans compter les mettre en valeur et en lumière. Ce Tour d’horizon continue de s’appuyer sur des titres récents et des succès atemporels qui constituent autant de temps forts dans le spectacle. Parmi tous ceux-là, j’ai tout particulièrement apprécié Alors que l’on s’est tant aimés, grande chanson que j’écoute depuis peu sous un jour nouveau. Mais aussi Je t’aime, merveilleuse ode à l’amour dont je n’avais jamais autant goûté la beauté du texte. L’actualité donne aujourd’hui à L’Algérie une dimension encore plus majestueuse. La rage qui se dégage des Glycines, vocalement et gestuellement, résume à elle seule la détermination de l’artiste à tenir le cap dans sa vie et dans sa carrière. « Indéracinable » en effet, comme titrait Nord-Eclair il y a quelques jours.
Lorsque drapé de rouge le chanteur nous salue une dernière fois (c’était hier sur les Ballons rouges a capella), on s’arrache à son siège, l’âme enchantée et l’esprit serein devant autant de simplicité et de fierté, de fougue et de sensibilité. On voudrait tant que ce ne soit pas fini, mais déjà on pense avec envie aux rendez-vous prochains. A vous et à votre équipe, un grand bravo et merci, Serge Lama.
Renan Luce au Zenith de Lille, 5 mai 2010

Dès le premier titre, Ridicule, Renan Luce livre la tonalité dominante du concert : énergique, dynamique. Renan sautille, se déplace d’un musicien à l’autre. Il intercale les titres du premier album avec ceux du second en leur donnant une touche beaucoup plus rythmique que sur les disques. Une ambiance qui met la pêche en même temps qu’elle révèle des titres connus sous un aspect nouveau.
En milieu de spectacle, le rideau de filins métalliques se baisse, et l’artiste entame sur l’avant-scène une parenthèse plus acoustique. D’abord seul à la guitare pour Repenti - donnant une intensité magistrale à ce titre phare - puis rejoints par ses comparses.
Au fil de la soirée, des ombres chinoises projetées sur le rideau métallique, dans un style qui rappelle les films de Jacques Tati, nous transportent dans l’univers narratif et fantasmagorique du chanteur. Du Petit Nicolas aux Voisines ou à Monsieur Marcel, ses personnages sont comme échappés tout droit de planches de BD.
Mes instants préférés, hormis Repenti déjà évoqué : Nantes, Le Lacrymal circus, et encore et à jamais : La lettre.
Crédit photo : http://twitter.com/PaulinaStrange
Des Longues haies d’antan au Roubaix de maintenant, Jean-Louis Pick
1979. Une ritournelle se propage sur les ondes des radios et les lucarnes des télés. Elle évoque la rue des Longues haies, à Roubaix, son passé ouvrier, sa population laborieuse et miséreuse, à l’image de Madame Eugène qui trouve quelque réconfort attablée face à un demi de bière dans l’estaminet enfumé du coin. La chanson s’achève en rappelant que cette rue a disparu. Elle s’appelle en effet rue Edouard Anseele depuis 1938 et a connu une profonde rénovation urbaine au début des années soixante, retracée par ce blog d’histoire locale. La chanson est le premier titre du 2e album d’un jeune interprète originaire de Roubaix fraichement placé sous les projecteurs, Jean-Louis Pick. Probablement parce qu’elle évoque une ville de mon Nord natal, elle s’inscrit immédiatement dans ma mémoire musicale. Puis l’artiste, après quatre album, a disparu du devant de la scène. Et au fil des années, j’ai quant à moi peu à peu oublié Les longues haies.

2009. Une mutation professionnelle m’amène à travailler et à emménager à Roubaix. En circulant dans cette ville, je croise un jour, sur la façade d’un immeuble, un trompe l’oeil qui évoque cette rue des Longues haies. Je repense instantanément, avec bonheur, à la chanson de Jean-Louis Pick. Une petite recherche sur le web me permet de trouver le site de l’artiste et, au détour d’un article de la Voix du Nord, d’apprendre ce qu’il est devenu. Après avoir remisé la guitare dans sa valise, Jean-Louis Pick a donné libre cours avec succès à une autre de ses passions : entreprendre. Il a créé une agence de publicité, qui a signé le fameux slogan musical de Décathlon ; il est encore à l’origine de la création de Télé Mélody ; il dirige aujourd’hui Nao, une société de prestation vidéo. Et il a mené ce parcours dans sa région et sa ville natale, Roubaix, si fortement meurtrie et marquée par les mutations industrielles : Nao est établie dans une ancienne usine textile à la frontière de Roubaix et de Tourcoing.
L’artiste a eu la délicatesse et l’intelligence de déposer sur son site l’intégralité de ses quatre opus au format mp3, dont Les longues haies. Aussi me suis-je replongé avec un brin de nostalgie et un véritable plaisir dans les mélodies acoustiques et l’univers poétique de Jean-Louis Pick. Un autre succès, Les chercheurs de lumière, remonte à la surface de ma mémoire. A côté des Longues haies, d’autres textes évoquent magnifiquement les pays du Nord : Je suis de ton pays Marieke ; Bruegel est mort. Et curieusement, quelques couplets exprimaient déjà la distance que le chanteur allait prendre avec le tourbillon de la notoriété : Coucou on ta reconnu ; Tit chanteur.
Les retrouvailles avec les chansons et le parcours de cet enfant de Roubaix sont un vrai bonheur. Bonheur d’apprécier de bonnes chansons. Et fierté partagée de vivre et de travailler dans cette ville aux lointaines douleurs et aux multiples couleurs, Roubaix.
Alors que l’on s’est tant aimés, Serge Lama
Ce titre est l’un de mes préférés sur le dernier album de Serge Lama, L’âge d’horizons. Voici ce que l’artiste en disait dans Option Musique sur la Radio Suisse Romande le 31 octobre 2008 :
Cela parle des amours qui se finissent en amertume, en aigreur, dans des couples qui fonctionnent sur un modèle de rapport de force. C’est une chanson qui est à la fois terrible et sentimentale, très proche de l’univers de la chanson d’Aznavour Tu te laisses aller, mais sans rigolade
La chanson se compose de trois moments. Dans les quatre premières strophes, un homme dresse la liste implacable des reproches que lui adresse celle à qui naguère il s’était uni. Le mot « reproche » est faible ; c’est disons-le tout net « d’accusations » qu’il convient de parler, comme en témoigne le lexique emprunté au vocabulaire juridique et policier : « Tous ces procès que tu m’intentes » ; « Et ta jalousie maladive / Remplit mes rues de détectives ». Ces accusations sont nourries par une méchanceté perfide, une haine malveillante, une envie de discréditer l’autre, de le salir, de l’anéantir. De fait, la répétition des consonnes dentales [t] et sifflantes [s] souligne la dureté du personnage : « Tous ces procès que tu m’intentes ». Face à ce réquisitoire impitoyable, le personnage masculin n’éprouve aucune colère. Au contraire, les notes de l’accordéon et des cordes égrènent avec lenteur et gravité sa stupeur incrédule, sa résignation silencieuse. Se sentant victime d’une réelle injustice, il ne trouve à objecter à son accusatrice que cet argument amer qui revient en leitmotiv à la fin de chaque tercet : « Alors que l’on s’est tant aimés »
Dans les deux strophes suivantes, la ligne mélodique change. La guitare apparaît, qui éclaircit quelque peu la plainte du personnage masculin. Ce dernier s’interroge, cherche une autre issue à cet amour condamné, se raccroche à la volupté partagée des débuts (« Le soleil des anciennes nuits » ; clin d’oeil à Soleil de nuit ?). Mais il énonce aussi les conditions de sa survie. Son salut passe par une fuite (« Je te fuis, je me cache ») associée à la quête d’un avenir idéal pur et immaculé (« Je cours vers un futur sans tache / Où les femmes ont le cœur bleu ») qui contraste avec la noirceur de sa partenaire présente.
La strophe finale reprend la mélodie du début. Le rythme se ralentit, l’intensité des notes diminue, afin de mettre en valeur la supplique finale adressée par l’homme à sa femme : non pas retrouver les faveurs de son amour, mais juste conserver une preuve écrite de ce bonheur gâché : « Je t’en supplie, fais-moi un signe / Avec « Je t’aime » en fin de ligne / Que je sache qu’on s’est aimés »
On peut être tenté de se demander si cette chanson est « autobiographique ». Dans des interviews, Serge Lama s’en est défendu, expliquant même que vu le nombre de chansons d’amour qu’il a écrites, toutes ne peuvent pas être autobiographiques ! En revanche, ce texte est symptomatique d’une conception de la relation amoureuse – que je partage – à laquelle le modèle du couple de ses parents n’est sans doute pas étrangère : Refus catégorique de l’interprète de toute relation fondée sur la domination, sur l’aliénation de la liberté de l’un par l’autre. Refus viscéral de se laisser brider, brimer, briser.
Alors que l’on s’est tant aimés – Paroles : Serge Lama ; Musique : Christophe Leporatti – Album L’âge d’horizons 2008
Pour écouter cette chanson sur Deezer : http://www.deezer.com/listen-2478114
Longtemps, longtemps, après que les poètes…
Serge Lama termine son recueil Sentiment Sexe Solitude par ce bref poème, en forme d’épitaphe :
Modeste fenêtre
Sur ma pierre tombale
J’aimerais qu’on installe
Une boîte aux lettres
Lors d’une rencontre au Furet du Nord de Lille le 26 février 2007, l’auteur répondait au journaliste qui l’interrogeait à ce sujet que ce n’était là qu’un jeu avec les mots, comme tant d’autres que le recueil – de fait – contient.
Il est difficile pourtant de ne pas voir percer, derrière ces deux rimes inattendues, le besoin de tout artiste de se rassurer sur la postérité de son oeuvre après sa disparition. En ce jour de circonstance (c’est la Toussaint !), ce quatrain me rappelle L’âme des poètes de Charles Trenet.
Un jour, peut-être, bien après moi
Un jour on chantera
Cet air pour bercer un chagrin
Ou quelque heureux destin.
Fera-t-il vivre un vieux mendiant
Ou dormir un enfant
Ou, quelque part au bord de l’eau
Au printemps tournera-t-il sur un phono
Longtemps, longtemps après que le poète a disparu, peut-être alors se trouvera-t-il un enfant consolé, des amants réconciliés ou un vieillard rasséréné pour glisser, dans l’urne postale de celui dont ils fredonneront encore les ritournelles, un petit signe de reconnaissance, poste dormante…
Nicolas Peyrac, Case départ
Voilà quelques jours déjà que j’ai téléchargé sur Fnacmusic Case départ, le nouvel album de Nicolas Peyrac. Case départ, pour souligner le retour de l’artiste à la Bretagne de son enfance après 15 ans d’exil au Canada, retour évoqué d’entrée de jeu dans « Ma vie est ici » :
Ma vie est ici, rien à faire
Ici mes amis et mes frères
Celle qui m’a mis au monde, et mon père
« Et mon père » : autre petit clin d’oeil au passé ?.. Retour aussi à la guitare acoustique, après le disque précédent, Vice versa, plus rythmique, plus percutant. De fait, les guitares donnent à ce 17e opus une tonalité très douce, très mélodieuse. Nicolas Peyrac signe 12 titres empreints de beaucoup de sérénité, de lucidité sur les Autres et sur le temps qui passe, d’attachement aux valeurs essentielles : amour, tolérance, authenticité, simplicité. L’un de mes titres préférés, « Une peau que t’as pas », reprend le thème de la différence déjà abordé sur l’album précédent dans le magistral « Ne me parlez pas de couleurs ».
Elle n’a jamais compris pourquoi
On ne lui a jamais dit
Que les hommes n’étaient pas si égaux que ça
Ca tient à pas grand chose des fois
Qui tu pries quand t’as froid
Une peau que t’as pas
J’ai aussi un petit faible pour la mélodie bien cadencée de « Tomber, tomber » : un regard sans illusions sur le statut de vedette, ou plus généralement sur la jalousie que suscite chez les autres toute forme de réussite. La chanson me fait inévitablement penser à « Quand j’serai K.O. », d’Alain Souchon.
Tomber, tomber, rater la marche
Tomber, tomber, trop de lumière
Et tomber, tomber, manque de pot
En écho à « Ma vie est ici », « Tout reste là », l’avant-dernier titre, reprend admirablement le thème du retour aux sources. De la douceur intacte, telle la madeleine de Proust, que procurent les retrouvailles avec le pays de nos racines et les bras de nos mères.
Tout reste là, regards, sourires, les gestes tendres
Tout reste là, comme des traces de nos pas
Dans ces temps tourbillonnants où l’on a en tant besoin, la voix, la musique et les mots de Nicolas Peyrac m’apportent une sensation singulière de douceur, de nostalgie et d’apaisement.
Je suis malade, Serge Lama
Titre emblématique du répertoire de Serge Lama, « Je suis malade » est une chanson pathétique, expression de la douleur insurmontable de l’interprète face à un amour perdu. Mais alors que dans cette situation « il faut savoir rester de glace / Et taire un coeur qui meurt déjà », comme le chante Charles Aznavour (Il faut savoir), le personnage de Serge Lama ne se maintient en vie qu’en posant des mots sur sa souffrance et en martelant à l’adresse de celle qui ne l’aime plus cet ultime appel : « Je suis malade ».
Cette souffrance – psychique – s’exprime à travers plusieurs sentiments : l’absence d’envie tout d’abord, de l’envie des plaisirs quotidiens (« je ne fume plus ») jusqu’à l’envie de vivre (« je n’ai plus envie de vivre ma vie »). Envie qui ne trouvait son ressort que dans l’existence fusionnelle avec l’Autre, et qui donc s’éteint dès que cette autre n’est plus.
Cette douleur a également partie liée avec un sentiment d’abandon, qui renvoie à la séparation maternelle originelle et à l’angoisse nocturne : « Je suis comme un orphelin dans un dortoir » ; « Comme quand ma mère sortait le soir / Et qu’elle me laissait seul avec mon désespoir ». Toi aussi tu me lâches, comme ma propre mère m’a expulsé de son ventre le jour de ma naissance.
L’abandon s’accompagne d’une perte des repères spatio-temporels : « T’arrives on ne sait jamais quand / Tu repars on ne sait jamais où » ; « Je ne sais plus où aller, tu es partout ». L’interprète n’est pas seulement délaissé, il est désorienté. Il vit même cette rupture comme un naufrage : « Comme à un rocher / Je suis acccroché à toi ».
La souffrance culmine avec l’expression de son anéantissement. Il n’est plus rien, n’a plus aucune substance, autant spirituelle (« Tu m’as privé de tous mes chants / Tu m’as vidé de tous mes mots ») que charnelle (« Je verse mon sang dans ton corps »).
Ne reste qu’un être qui fonctionne en boucle (« Ecoutant ma propre voix qui chantera : / Je suis malade »), dans un univers qui emprisonne tout autant peut-être qu’il protège (« Cerné de barricades »). Un adulte meurtri que seul ce recroquevillement en position foetale relie encore à la vie, et lui donne la force, au paroxisme de sa douleur, de pousser ce cri final : « T’entends, je suis malade ».
Je suis malade, paroles : Serge lama, musique : Alice Dona, 1973.
Ecoutez cette chanson en streaming sur Deezer, interprétée par Serge Lama lui-même, Dalida, Lara Fabian, et Thierry Amiel.
Francis Cabrel, Des roses et des orties
Pour mon dernier anniversaire, mon fils qui connaît bien mes goûts musicaux m’a offert le dernier album de Francis Cabrel, Des roses et des orties. Chez Cabrel, le mot « album » a encore tout son sens : pochette cartonnée, livret de 26 pages avec les textes et des photos. Magnifique ! Le contenu de la galette argentée l’est tout autant : 13 titres aux textes ciselés, vecteurs tour à tour de ballades romantiques (le désormais célèbre et merveilleux La robe et l’échelle) ou de critiques sociales bien tranchées (Les cardinaux en costume, Des hommes pareils). Egalement, trois reprises adaptées en français de standards country américains, pas mal !