Renan Luce au Zenith de Lille, 5 mai 2010

Dès le premier titre, Ridicule, Renan Luce livre la tonalité dominante du concert : énergique, dynamique. Renan sautille, se déplace d’un musicien à l’autre. Il intercale les titres du premier album avec ceux du second en leur donnant une touche beaucoup plus rythmique que sur les disques. Une ambiance qui met la pêche en même temps qu’elle révèle des titres connus sous un aspect nouveau.
En milieu de spectacle, le rideau de filins métalliques se baisse, et l’artiste entame sur l’avant-scène une parenthèse plus acoustique. D’abord seul à la guitare pour Repenti - donnant une intensité magistrale à ce titre phare - puis rejoints par ses comparses.
Au fil de la soirée, des ombres chinoises projetées sur le rideau métallique, dans un style qui rappelle les films de Jacques Tati, nous transportent dans l’univers narratif et fantasmagorique du chanteur. Du Petit Nicolas aux Voisines ou à Monsieur Marcel, ses personnages sont comme échappés tout droit de planches de BD.
Mes instants préférés, hormis Repenti déjà évoqué : Nantes, Le Lacrymal circus, et encore et à jamais : La lettre.
Crédit photo : http://twitter.com/PaulinaStrange
Des Longues haies d’antan au Roubaix de maintenant, Jean-Louis Pick
1979. Une ritournelle se propage sur les ondes des radios et les lucarnes des télés. Elle évoque la rue des Longues haies, à Roubaix, son passé ouvrier, sa population laborieuse et miséreuse, à l’image de Madame Eugène qui trouve quelque réconfort attablée face à un demi de bière dans l’estaminet enfumé du coin. La chanson s’achève en rappelant que cette rue a disparu. Elle s’appelle en effet rue Edouard Anseele depuis 1938 et a connu une profonde rénovation urbaine au début des années soixante, retracée par ce blog d’histoire locale. La chanson est le premier titre du 2e album d’un jeune interprète originaire de Roubaix fraichement placé sous les projecteurs, Jean-Louis Pick. Probablement parce qu’elle évoque une ville de mon Nord natal, elle s’inscrit immédiatement dans ma mémoire musicale. Puis l’artiste, après quatre album, a disparu du devant de la scène. Et au fil des années, j’ai quant à moi peu à peu oublié Les longues haies.

2009. Une mutation professionnelle m’amène à travailler et à emménager à Roubaix. En circulant dans cette ville, je croise un jour, sur la façade d’un immeuble, un trompe l’oeil qui évoque cette rue des Longues haies. Je repense instantanément, avec bonheur, à la chanson de Jean-Louis Pick. Une petite recherche sur le web me permet de trouver le site de l’artiste et, au détour d’un article de la Voix du Nord, d’apprendre ce qu’il est devenu. Après avoir remisé la guitare dans sa valise, Jean-Louis Pick a donné libre cours avec succès à une autre de ses passions : entreprendre. Il a créé une agence de publicité, qui a signé le fameux slogan musical de Décathlon ; il est encore à l’origine de la création de Télé Mélody ; il dirige aujourd’hui Nao, une société de prestation vidéo. Et il a mené ce parcours dans sa région et sa ville natale, Roubaix, si fortement meurtrie et marquée par les mutations industrielles : Nao est établie dans une ancienne usine textile à la frontière de Roubaix et de Tourcoing.
L’artiste a eu la délicatesse et l’intelligence de déposer sur son site l’intégralité de ses quatre opus au format mp3, dont Les longues haies. Aussi me suis-je replongé avec un brin de nostalgie et un véritable plaisir dans les mélodies acoustiques et l’univers poétique de Jean-Louis Pick. Un autre succès, Les chercheurs de lumière, remonte à la surface de ma mémoire. A côté des Longues haies, d’autres textes évoquent magnifiquement les pays du Nord : Je suis de ton pays Marieke ; Bruegel est mort. Et curieusement, quelques couplets exprimaient déjà la distance que le chanteur allait prendre avec le tourbillon de la notoriété : Coucou on ta reconnu ; Tit chanteur.
Les retrouvailles avec les chansons et le parcours de cet enfant de Roubaix sont un vrai bonheur. Bonheur d’apprécier de bonnes chansons. Et fierté partagée de vivre et de travailler dans cette ville aux lointaines douleurs et aux multiples couleurs, Roubaix.
Alors que l’on s’est tant aimés, Serge Lama
Ce titre est l’un de mes préférés sur le dernier album de Serge Lama, L’âge d’horizons. Voici ce que l’artiste en disait dans Option Musique sur la Radio Suisse Romande le 31 octobre 2008 :
Cela parle des amours qui se finissent en amertume, en aigreur, dans des couples qui fonctionnent sur un modèle de rapport de force. C’est une chanson qui est à la fois terrible et sentimentale, très proche de l’univers de la chanson d’Aznavour Tu te laisses aller, mais sans rigolade
La chanson se compose de trois moments. Dans les quatre premières strophes, un homme dresse la liste implacable des reproches que lui adresse celle à qui naguère il s’était uni. Le mot « reproche » est faible ; c’est disons-le tout net « d’accusations » qu’il convient de parler, comme en témoigne le lexique emprunté au vocabulaire juridique et policier : « Tous ces procès que tu m’intentes » ; « Et ta jalousie maladive / Remplit mes rues de détectives ». Ces accusations sont nourries par une méchanceté perfide, une haine malveillante, une envie de discréditer l’autre, de le salir, de l’anéantir. De fait, la répétition des consonnes dentales [t] et sifflantes [s] souligne la dureté du personnage : « Tous ces procès que tu m’intentes ». Face à ce réquisitoire impitoyable, le personnage masculin n’éprouve aucune colère. Au contraire, les notes de l’accordéon et des cordes égrènent avec lenteur et gravité sa stupeur incrédule, sa résignation silencieuse. Se sentant victime d’une réelle injustice, il ne trouve à objecter à son accusatrice que cet argument amer qui revient en leitmotiv à la fin de chaque tercet : « Alors que l’on s’est tant aimés »
Dans les deux strophes suivantes, la ligne mélodique change. La guitare apparaît, qui éclaircit quelque peu la plainte du personnage masculin. Ce dernier s’interroge, cherche une autre issue à cet amour condamné, se raccroche à la volupté partagée des débuts ( »Le soleil des anciennes nuits » ; clin d’oeil à Soleil de nuit ?). Mais il énonce aussi les conditions de sa survie. Son salut passe par une fuite ( »Je te fuis, je me cache ») associée à la quête d’un avenir idéal pur et immaculé ( »Je cours vers un futur sans tache / Où les femmes ont le cœur bleu ») qui contraste avec la noirceur de sa partenaire présente.
La strophe finale reprend la mélodie du début. Le rythme se ralentit, l’intensité des notes diminue, afin de mettre en valeur la supplique finale adressée par l’homme à sa femme : non pas retrouver les faveurs de son amour, mais juste conserver une preuve écrite de ce bonheur gâché : « Je t’en supplie, fais-moi un signe / Avec « Je t’aime » en fin de ligne / Que je sache qu’on s’est aimés »
On peut être tenté de se demander si cette chanson est « autobiographique ». Dans des interviews, Serge Lama s’en est défendu, expliquant même que vu le nombre de chansons d’amour qu’il a écrites, toutes ne peuvent pas être autobiographiques ! En revanche, ce texte est symptomatique d’une conception de la relation amoureuse – que je partage – à laquelle le modèle du couple de ses parents n’est sans doute pas étrangère : Refus catégorique de l’interprète de toute relation fondée sur la domination, sur l’aliénation de la liberté de l’un par l’autre. Refus viscéral de se laisser brider, brimer, briser.
Alors que l’on s’est tant aimés – Paroles : Serge Lama ; Musique : Christophe Leporatti – Album L’âge d’horizons 2008
Pour écouter cette chanson sur Deezer : http://www.deezer.com/listen-2478114
Longtemps, longtemps, après que les poètes…
Serge Lama termine son recueil Sentiment Sexe Solitude par ce bref poème, en forme d’épitaphe :
Modeste fenêtre
Sur ma pierre tombale
J’aimerais qu’on installe
Une boîte aux lettres
Lors d’une rencontre au Furet du Nord de Lille le 26 février 2007, l’auteur répondait au journaliste qui l’interrogeait à ce sujet que ce n’était là qu’un jeu avec les mots, comme tant d’autres que le recueil – de fait – contient.
Il est difficile pourtant de ne pas voir percer, derrière ces deux rimes inattendues, le besoin de tout artiste de se rassurer sur la postérité de son oeuvre après sa disparition. En ce jour de circonstance (c’est la Toussaint !), ce quatrain me rappelle L’âme des poètes de Charles Trenet.
Un jour, peut-être, bien après moi
Un jour on chantera
Cet air pour bercer un chagrin
Ou quelque heureux destin.
Fera-t-il vivre un vieux mendiant
Ou dormir un enfant
Ou, quelque part au bord de l’eau
Au printemps tournera-t-il sur un phono
Longtemps, longtemps après que le poète a disparu, peut-être alors se trouvera-t-il un enfant consolé, des amants réconciliés ou un vieillard rasséréné pour glisser, dans l’urne postale de celui dont ils fredonneront encore les ritournelles, un petit signe de reconnaissance, poste dormante…
Nicolas Peyrac, Case départ
Voilà quelques jours déjà que j’ai téléchargé sur Fnacmusic Case départ, le nouvel album de Nicolas Peyrac. Case départ, pour souligner le retour de l’artiste à la Bretagne de son enfance après 15 ans d’exil au Canada, retour évoqué d’entrée de jeu dans « Ma vie est ici » :
Ma vie est ici, rien à faire
Ici mes amis et mes frères
Celle qui m’a mis au monde, et mon père
« Et mon père » : autre petit clin d’oeil au passé ?.. Retour aussi à la guitare acoustique, après le disque précédent, Vice versa, plus rythmique, plus percutant. De fait, les guitares donnent à ce 17e opus une tonalité très douce, très mélodieuse. Nicolas Peyrac signe 12 titres empreints de beaucoup de sérénité, de lucidité sur les Autres et sur le temps qui passe, d’attachement aux valeurs essentielles : amour, tolérance, authenticité, simplicité. L’un de mes titres préférés, « Une peau que t’as pas », reprend le thème de la différence déjà abordé sur l’album précédent dans le magistral « Ne me parlez pas de couleurs ».
Elle n’a jamais compris pourquoi
On ne lui a jamais dit
Que les hommes n’étaient pas si égaux que ça
Ca tient à pas grand chose des fois
Qui tu pries quand t’as froid
Une peau que t’as pas
J’ai aussi un petit faible pour la mélodie bien cadencée de « Tomber, tomber » : un regard sans illusions sur le statut de vedette, ou plus généralement sur la jalousie que suscite chez les autres toute forme de réussite. La chanson me fait inévitablement penser à « Quand j’serai K.O. », d’Alain Souchon.
Tomber, tomber, rater la marche
Tomber, tomber, trop de lumière
Et tomber, tomber, manque de pot
En écho à « Ma vie est ici », « Tout reste là », l’avant-dernier titre, reprend admirablement le thème du retour aux sources. De la douceur intacte, telle la madeleine de Proust, que procurent les retrouvailles avec le pays de nos racines et les bras de nos mères.
Tout reste là, regards, sourires, les gestes tendres
Tout reste là, comme des traces de nos pas
Dans ces temps tourbillonnants où l’on a en tant besoin, la voix, la musique et les mots de Nicolas Peyrac m’apportent une sensation singulière de douceur, de nostalgie et d’apaisement.
Je suis malade, Serge Lama
Titre emblématique du répertoire de Serge Lama, « Je suis malade » est une chanson pathétique, expression de la douleur insurmontable de l’interprète face à un amour perdu. Mais alors que dans cette situation « il faut savoir rester de glace / Et taire un coeur qui meurt déjà », comme le chante Charles Aznavour (Il faut savoir), le personnage de Serge Lama ne se maintient en vie qu’en posant des mots sur sa souffrance et en martelant à l’adresse de celle qui ne l’aime plus cet ultime appel : « Je suis malade ».
Cette souffrance – psychique – s’exprime à travers plusieurs sentiments : l’absence d’envie tout d’abord, de l’envie des plaisirs quotidiens ( »je ne fume plus ») jusqu’à l’envie de vivre ( »je n’ai plus envie de vivre ma vie »). Envie qui ne trouvait son ressort que dans l’existence fusionnelle avec l’Autre, et qui donc s’éteint dès que cette autre n’est plus.
Cette douleur a également partie liée avec un sentiment d’abandon, qui renvoie à la séparation maternelle originelle et à l’angoisse nocturne : « Je suis comme un orphelin dans un dortoir » ; « Comme quand ma mère sortait le soir / Et qu’elle me laissait seul avec mon désespoir ». Toi aussi tu me lâches, comme ma propre mère m’a expulsé de son ventre le jour de ma naissance.
L’abandon s’accompagne d’une perte des repères spatio-temporels : « T’arrives on ne sait jamais quand / Tu repars on ne sait jamais où » ; « Je ne sais plus où aller, tu es partout ». L’interprète n’est pas seulement délaissé, il est désorienté. Il vit même cette rupture comme un naufrage : « Comme à un rocher / Je suis acccroché à toi ».
La souffrance culmine avec l’expression de son anéantissement. Il n’est plus rien, n’a plus aucune substance, autant spirituelle ( »Tu m’as privé de tous mes chants / Tu m’as vidé de tous mes mots ») que charnelle ( »Je verse mon sang dans ton corps »).
Ne reste qu’un être qui fonctionne en boucle ( »Ecoutant ma propre voix qui chantera : / Je suis malade »), dans un univers qui emprisonne tout autant peut-être qu’il protège ( »Cerné de barricades »). Un adulte meurtri que seul ce recroquevillement en position foetale relie encore à la vie, et lui donne la force, au paroxisme de sa douleur, de pousser ce cri final : « T’entends, je suis malade ».
Je suis malade, paroles : Serge lama, musique : Alice Dona, 1973.
Ecoutez cette chanson en streaming sur Deezer, interprétée par Serge Lama lui-même, Dalida, Lara Fabian, et Thierry Amiel.
Francis Cabrel, Des roses et des orties
Pour mon dernier anniversaire, mon fils qui connaît bien mes goûts musicaux m’a offert le dernier album de Francis Cabrel, Des roses et des orties. Chez Cabrel, le mot « album » a encore tout son sens : pochette cartonnée, livret de 26 pages avec les textes et des photos. Magnifique ! Le contenu de la galette argentée l’est tout autant : 13 titres aux textes ciselés, vecteurs tour à tour de ballades romantiques (le désormais célèbre et merveilleux La robe et l’échelle) ou de critiques sociales bien tranchées (Les cardinaux en costume, Des hommes pareils). Egalement, trois reprises adaptées en français de standards country américains, pas mal !
Isabelle Boulay, Tournée 2008
J »ai assisté hier soir au concert d’Isabelle Boulay au Kursaal de Dunkerque. En rentrant à la maison, je tombe par hasard à nouveau sur elle chez Ruquier : ça fait un drôle d’effet ! On a beau savoir que ces émissions sont enregistrées, on ne s’attend pas juste après avoir vu un artiste en « chair et en os » (plutôt en chair qu’en os en l’occurence à le/la retrouver sur le petit écran !
Le concert sinon était superbe. Je connaissais surtout la facette « classique » de l’artiste. Mais elle sait aussi être une vraie diablesse du rock. Et ce qui m’a beaucoup plu aussi, ce sont ses titres country western, marque de ses origines gaspésiennes.
Un spectacle majestueux, dans le décor, la gestuelle de l’artiste, sa tenue (robe signée Christian Lacroix, excusez du peu), autant que son phrasé (beaucoup d’intermèdes parlés ; les Québecoises sont de grandes bavardes, on le sait bien !!!).
Le concert s’achève avant les rappels sur ce titre magnifique, Ton histoire. Une histoire d’occasions manquées, de deux routes qui furtivement se sont croisées mais aussitôt écartées, qui aujourd’hui avancent en parallèle et n’attendent que le moment de se retrouver.
Je n’étais pas loin, je n’oubliais rien
Quand le temps a bâti des murs
Entre toi et ma peau
Je n’étais pas loin, je n’oubliais rien
Même après ma vie, je le jure
Je te dirai ces mots
Ton histoire est mon histoire
Ta douleur est ma douleur
Ta route est ma route
Katie Melua, Colysée de Roubaix
Merveilleux moment que le spectacle de Katie Melua hier soir, au Colysée de Roubaix. Le concert commence par quelques titres qu’elle interprète seule à la guitare puis au piano. Puis derrière un superbe jeu de cinq écrans apparaissent ses six musiciens, qui l’emportent alors dans une série de chansons pop-rock ou blues.
La voix claire et puissante de l’artiste emplit tout l’espace. Les éclairages, les jeux d’écrans donnent à la musique un éclat et une couleur incomparables. Les chansons de Katie Melua tissent un univers poétique et mélancolique, qui me rappelle parfois Leonard Cohen. Ma préférée reste et demeure assurément Spider’s web :
The piano keys are black and white
But they sound like a million colours in your mind
Un bonheur partagé avec une salle archicomble. Déjà quelques échos et quelques photos dans ce blog.
Renan Luce, La lettre
La première fois où j’ai entendu La lettre de Renan Luce sur la bande FM, j’ai instantanément été touché par cette petite histoire, « naïve et sincère » comme dirait Souchon que Luce doit certainement citer parmi ses maîtres.
Une histoire naïve, d’amours naissantes et adu-lescentes entre un « homme » qui aime « bien ce genre de jeux » et une « petite ingénue » qui commet encore « quelques fautes d’orthographe » et joue puérilement au chantage au suicide !
Mais cette histoire d’amour est le produit d’une erreur du quotidien, d’un hasard, d’une « maladresse de facteur ». Mal- »adresse » pourrait-on écrire en la circonstance ! Cette erreur fatale gravite autour de la lettre, de l’objet-lettre, d’un objet manufacturé ( »courbes manuscrites ») à qui la chanson confère une véritable matérialité : tactile (fallait-il « l’ouvrir cette lettre »), olfactive ( »aspergée de parfum »), gustative (marques de « rouge à lèvres carmin »), orthographique ( »sur le haut de ses i » ; « comme dans les abbayes » : A-B-I) et graphique ( « jolies marguerites, courbes manuscrites »). Au point que l’objet est quasiment l’incarnation de cette « petite blonde sexy » qui en est la signataire.
Au moment où cette lettre tombe dans sa boîte, le protagoniste se trouve ainsi à la croisée de deux possibles. Il hésite, se demande s’il « aurai[t] dû cette lettre / Ne pas l’ouvrir peut-être ». Faut-il raisonnablement redresser le cours des choses en réacheminant ce courrier à son véritable destinataire ? Ou usurper et s’approprier cet objet de désir « carmin » au parfum féminin, et suivre l’aventure merveilleuse que cette missive annonce…?
Comment ne pas résister à la seconde alternative, quand on « aime ce genre de jeu » ? Comment ne pas se laisser basculer dans une vie inconnue : basculement que souligne habilement l’enjambement sur ces deux vers du refrain : « Qui aime bien ce genre de jeu / …n’aime pas les nonnes ».
On ne découvre qu’à la fin de l’histoire que l’ultimatum suicidaire posée par la jeune femme à son amant ne porte pas que sur leurs sentiments. L’épitre avait aussi et surtout pour « objet » de mettre l’amant au pied du mur, ici symboliquement au pied de la « falaise », de voir s’il assumera sa paternité au delà de ses « ébats ».
Le héros ne le sait pas de prime abord. Mais pourtant dès le début de la chanson, des signes avant-coureurs nous annoncent cette paternité de substitution qu’il découvrira à la fin et acceptera spontanément d’endosser : l’évocation aléatoire de prénoms qu’elle pourra lui attribuer, « Alphonse ou Fred ». Ou encore la symbolique de l’enveloppe qui recèle cette lettre « porteuse » d’une vie nouvelle, à rapprocher du ventre de la jeune femme qui porte son « petit habitant ». Mais aussi les onomatopées qui ponctuent la fin de chaque refrain, « payapapa papayapa », autrement entendu : Y’a Papa !
Tout était donc « écrit » dès le début. L’issue de la chanson, la non-chute finale dans le vide confirme que le cours que cette lettre imprime à la vie du héros obéit aux lois de la fortune et de la nature. La légèreté de sa nouvelle existence déjoue ainsi les lois de « Newton ».
De même que Serge Lama chantait que « quelque soit celui qui fait germer la pomme / Le père pour l’enfant c’est celui qui est là / Qui caresse sa mère et qui lui tend les bras » (L’enfant d’un autre), Renan Luce rappelle dans cette histoire que la paternité n’est pas tant le « fruit » d’un rapport, mais bien davantage la construction patiente et merveilleuse d’une relation entre un père et son enfant.
La lettre, Album Repenti, 2007, Paroles et musique : Renan Luce. Un grand talent !